Les tribulations de Rill, une immigrée Française à Nagoya

Rill qui vit depuis plusieurs années à Nagoya, se livre à cœur ouvert sur son parcours, ses péripéties et son expérience d’immigrée au Japon.

Rill, peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours ?

Je m’appelle Julie Baud mais mes amis m’appelle Rill. Je suis née il y a 31 ans à Bordeaux et j’ai été attirée très tôt par la culture japonaise.

J’ai commencé l’apprentissage du japonais à 13 ans. J’ai notamment beaucoup appris en regardant les dramas japonais ! 

J’ai un cursus scolaire qui n’est pas « linéaire » :  j’ai d’abord été diplômée d’un Bac littéraire au lycée François Magendie spécialisé dans les langues à Bordeaux. Comme il n’y avait plus de place dans la section japonais, je m’étais inscrite aux cours du soir à la Maison du Japon afin de pouvoir passée mon LV3 japonais en candidate libre.
Puis, ne souhaitant pas perdre mon temps à la Fac et ayant étudiée les arts plastiques au lycée, j’avais choisi de m’orienter vers un CAP reliure de livres puis vers un Brevet des métiers d’art.

Cette orientation vers un CAP alors que j’avais obtenu un Bac L n’avait pas été comprise par tout le monde, notamment par le directeur de mon lycée qui m’avait convoqué dans son bureau, surpris et curieux de mes motivations…

Mais plus motivée que jamais pour me rendre au Japon, je visais la deuxième année du Brevet des Métiers d’Art, car je savais que l’on pouvait y faire un stage à l’étranger !

Grâce à mon professeur de reliure qui avait sympathisé avec un relieur Japonais lors d’une exposition à Paris, j’ai pu partir faire un stage à la Bibliothèque Nationale de Tokyo.

C’était inespéré car j’étais la première stagiaire et la première étrangère à y entrer. Je travaillais aussi très souvent au Palais Impérial qui est également interdit d’accès, même aux citoyens japonais. En trois semaines, j’avais pénétré dans deux des endroits les plus inaccessibles du Japon !

A mon retour à Bordeaux et au hasard d’une rencontre avec une Japonaise, on m’a proposé de partir travailler dans une société de reliure industrielle située à Nagoya avec un visa Vacances-Travail (PVT)...

Comment s’est passée cette première année au Japon ?

Malheureusement, le poste n’était pas très intéressant et mal payé. Et il n’y avait pas de perspective d’avenir car on ne me proposait pas de visa à la fin de mon contrat. J’ai donc quitté ce travail… Puis, j’ai enchaîné les galères. J’ai commencé à chercher des petits boulots, j’ai subi un harcèlement sexuel, vécu des histoires d’amour et d’amitié qui ne se sont pas bien terminées.

Mais à aucun moment, je me suis dit que c’était à cause du Japon car ces mésaventures auraient très bien pu m’arriver en France.

Et d’un autre côté, je m’étais persuadée que je n’étais pas faite pour habiter au Japon : je suis très féministe, je vais facilement au contact des gens, je dis ce que je pense…Mais je ne voulais pas revenir en France.

A l’époque, je ne savais pas trop où chercher du travail et je ne parlais pas assez bien japonais. On était en 2010, et il y avait très peu de blogs sur le Japon et peu d’informations pour les Français, surtout à Nagoya. Je savais juste qu’il y avait des « baitos » (petits jobs) pour être professeure de langues, pour aller travailler à la chaîne dans les manufactures, ou pour être guide touristique, mais cela ne m’intéressait pas.

J’ai finalement trouvé quelques petits boulots mais au bout d’un an, à la fin de mon visa, j’ai malheureusement dû rentrer en France n’ayant pas trouvé d’entreprise pour me sponsoriser.

Pourquoi es-tu restée à Nagoya ?

Je ne souhaitais pas déménager pour des raisons financières. Je suis assez pragmatique et réaliste. Je ne suis pas une tête brûlée. Il faut toujours que j’ai un peu d’argent de côté en cas de coup dur.

Et surtout je me disais que s’il n’y avait pas un boulot pour moi dans la quatrième plus grande ville du pays, il n’y en aurait pas ailleurs.

Qu’as-tu fait à ton retour en France ?

Le retour a été très difficile, j’ai fait une dépression. J’ai eu le mal du pays « inversé » ! Le Japon me manquait et j’ai mis toutes les chances de mon côté pour y retourner.

Je m’étais inscrite à un BTS Tourisme alors que je n’en avais pas l’envie. Mais je savais que ce diplôme m’aiderait à trouver un emploi au Japon.

Et en parlant français, anglais et japonais, je savais que je pouvais décrocher un travail dans ce secteur.

J’avais une image très négative du tourisme. Je déteste le tourisme de masse, cela ne m’intéressait vraiment pas. Et, pourtant, j’ai fini major de promo ! J’avais plus d’expérience et de maturité que la plupart des autres élèves car j’étais aussi plus âgée.

Être major de promo m’a permis d’entrer directement en troisième année de licence pro de Commerce International. Je savais que cette licence ouvrait des places tous les deux ans pour des échanges au Japon !

Le partenariat d’échange avec l’Université de Kyoto venait juste d’être signé mais les places étaient chères : il n’y avait qu’une place d’échange et les étudiants en japonais de la Fac de Bordeaux étaient prioritaires.

J’avais eu de la chance car la date limite pour déposer son dossier d’inscription tombait juste avant la rentrée de septembre des étudiants en japonais. Je m’étais pressée pour monter mon dossier en quatre jours alors que l’on me demandait un dossier médical complet (dont une radio des poumons !). J’étais très motivée. Je ne pensais qu’à une seule chose : « rentrer » au Japon !

Comment s’est passé cet échange à Kyoto ?

J’ai eu le droit à deux bourses : une bourse au mérite de la région Aquitaine car je suis sortie major de ma promo et la bourse de l’Université de Kyoto. Ce qui m’a permis d’arriver sereine à Kyoto.

On était en 2015, il y avait plus de blogs, plus de forums d’entraide qu’en 2010. J’ai donc trouvé rapidement une colocation, ainsi qu’un boulot en parallèle de mes études à Kyoto.

Au vu de ton parcours, on a l’impression que tu réussis tout ce que tu veux faire…

Je pense que quand on se démène pour faire quelque chose, les gens autour de nous finissent par le voir. Il faut être proactif. Je crois en la sérandipité : parfois on trouve quelque chose auquel on ne s’attendait pas…

Et ce que mon expérience au Japon m’a appris, c’est de savoir dire ce que les gens veulent entendre. Je ne sais pas si c’est bien, mais cela ouvre des portes.

Et après ton diplôme, es-tu retournée au Japon ?

Oui, une fois diplômée de la Fac de Bordeaux, je suis retournée à Nagoya.

Grâce à un contact, j’ai pu travailler deux ans dans une auberge de jeunesse comme responsable d’événements mais j’étais principalement cuisinière et je m’occupais des employés.

Ensuite, une autre connaissance m’a proposé un poste dans une entreprise de relations publiques où je devais effectuer de la traduction ; la responsable m’a pris sous son aile et j’ai tout fait sauf de la traduction !

Elle a voulu m’enseigner toutes les ficelles du métier, j’ai accepté beaucoup de choses et en 2019, j’ai fait un burn-out. J’avais atteint mes limites, j’étais épuisée. Cette année-là, j’ai cumulé des problèmes professionnels mais aussi personnels.

Je me suis mise en arrêt maladie et j’ai été forcée à la démission… Sans m’en rendre compte, j’avais signé un document qui me permettait de percevoir une partie de mon salaire pendant trois mois mais qui indiquait aussi qu’à la fin de ce délai, j’avais l’obligation de quitter mon poste !

Suite à ce burn-out, as-tu demandé de l’aide à ta famille, à tes proches…?

Ma famille qui m’a toujours soutenue, s’inquiétait beaucoup pour moi, mais elle me faisait confiance. Elle savait que j’allais me débrouiller.

J’ai utilisé le Réseau PsyExpat, qui propose aux expatriés des consultations en ligne mais aussi sur place avec des psychologues basés dans différents pays.
J’ai donc contacté deux psychologues qui m’ont beaucoup aidé : un Français installé au Japon, Alexis DAZY que j’ai vu pendant six mois et qui est spécialiste des problèmes que peuvent rencontrer les expatriés Français.
Ainsi qu’un psychologue Japonais KATŌ Makoto que je continue à voir et qui travaille dans une clinique conventionnée à Nagoya. Il a fait ses études en France et il « comprends » bien les Français.

J’étais perdue dans ma double culture : je ne savais plus si le problème venait de mon ancienne responsable qui est une personne toxique, s’il venait de moi, du fait que j’étais française, ou de la culture japonaise… et je me suis aussi rendue compte que je n’étais pas complétement remise de ma précédente dépression.

Ces deux psychologues m’ont aidé à y voir plus clair. J’ai accepté le fait que j’étais quelqu’un de sensible, qu’il fallait de temps en temps lâcher prise, et que j’avais besoin de temps pour prendre soin de moi.

Comment s’est passée ton année 2020 ?

En plus de ce burn-out qui avait débuté en 2019, je n’avais plus de travail, on était en pleine pandémie et mon visa expirait à la fin de l’année 2020 !

Mais j’avais quand même « assuré mes arrières » : j’étais restée en contact avec quelques clients de mon entreprise avec qui je m’entendais bien. L’un d’eux m’avait proposé un poste mais j’étais en plein burn-out, et je ne me voyais pas reprendre une activité dans l’immédiat. Il avait accepté d’attendre, et quelques mois plus tard, j’ai commencé un emploi en CDI en tant que consultante en développement touristique durable à Attractive Japan.

Peux-tu nous parler de ton entreprise Attractive Japan ?

crédits : Attractive Japan

On ne travaille qu’avec des artisans locaux et la plupart ne sont pas en capacité d’accueillir plus de 5 ou 6 personnes à la fois. Et surtout ce qui nous tient à cœur, c’est de les aider pour qu’ils soient indépendants et maîtres de leur travail. On peut les aider à monter leur SNS, améliorer leur tours ou faire des campagnes de promotion, obtenir des bourses régionales etc… Ils n’ont rien à payer : nous travaillons avec les fonds d’organismes gouvernementaux pour le développement touristique.

C’est vraiment l’éthique avec laquelle j’avais envie de travailler, tout le contraire de mon ancienne entreprise !

crédits : Attractive Japan
crédits : Attractive Japan

La pandémie du Covid-19 a-t-elle eu un impact sur ton activité ?

De nombreux étrangers qui travaillaient dans le tourisme, notamment des amis qui étaient devenus guide à leur compte en prévision des Jeux Olympiques de Tokyo 2020, ont dû repartir dans leur pays.

De mon coté, cette pandémie n’a eu aucun impact sur mon activité. Le Japon a investi beaucoup d’argent pour la réouverture des frontières et en tant que spécialiste de la clientèle européenne, il y avait une énorme demande.

Pendant toutes ces années passées au Japon, as-tu rencontré des difficultés pour t’intégrer, te faire un réseau, des amis..?

Cela n’a pas été facile, j’ai subi de la discrimination, j’ai ressenti ce que c’était d’être une « immigrée » mais à côté de cela, mon parcours est lié à de nombreuses rencontres souvent improbables.

Je ne sais pas si on peut dire que je me suis créée un réseau mais j’ai souvent eu des connections avec les bonnes personnes au bon moment.

J’avais été très active dans la communauté francophone de Nagoya quand je travaillais dans l’auberge de jeunesse, et cela m’avait permis de rencontrer beaucoup d’expatriés, même si j’ai toujours préféré la compagnie d’immigrés et de Japonais.

Par contre, nouer une vraie amitié avec des Japonais, c’est compliqué et cela prend du temps. Au début, j’avais beaucoup de mal à les cerner. Je n’étais jamais invitée aux fêtes, on ne me rappelait pas..  et pourtant quand ils me croisaient, ils avaient l’air contents de me voir !

En 2020, j’ai eu beaucoup plus de contact avec la communauté d’expatriés de Nagoya car j’avais besoin de m’entourer de compatriotes qui acceptaient que le Japon ne soit pas parfait. Leur avis négatif sur le Japon m’arrangeait bien pendant cette période.

Mais au moment où je commençais à aller mieux, ils n’ont pas compris que je veuille m’accrocher au Japon.

Avec la pandémie, ils sont nombreux à être partis et je me suis beaucoup rapprochée de françaises de mon âge, immigrées comme moi, en couple ou mariées avec des Japonais et qui sont bien intégrées.

Où en est-tu aujourd’hui dans ta vie personnelle ?

Je vais mieux aujourd’hui même si tout n’est pas réglé. J’ai un fiancé avec qui je me suis installée, trois chats et une superbe maison à la campagne !

J’essaie de profiter de ma vie ici. J’aime me promener près de chez moi, il y a des rizières à perte de vue !

Prendre la route en moto, partir un week-end dans un ryokan… Ce sont des activités que j’adore faire.

Quel est ton maître mot ?

Persévérance ! Il faut croire en ses projets et ne rien lâcher.

As-tu des projets en cours ?

J’ai mis un peu de côté mon blog Rill In Japan mais je suis entrain d’écrire deux romans semi-autobiographiques en français que j’aimerais faire éditer plus tard.

Quels sont tes endroits préférés au Japon ?

Mon endroit préféré à Nagoya est le parc Morikoro. On y trouve une reproduction taille réelle de la maison de Totoro. En 2022, ils vont y ouvrir un parc Ghibli.

Et dans le reste du Japon :  la Vallée de Kiso dans les montagnes de Nagano avec le centre de préservation de la race de chevaux de Kiso qui était en voie de disparition il y a encore cinquante ans. C’est un sujet qui me tient à cœur.

Merci Rill pour cet échange passionnant. A très bientôt à Nagoya !

Vous pouvez retrouver Rill sur les réseaux sociaux :

Blog : http://www.rillinjapan.fr/

Facebook : https://m.facebook.com/rilljapan

Twitter : https://mobile.twitter.com/RillJapan

Instagram : https://www.instagram.com/rillinjapan/

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